Alors j’étais tranquillement installée dans mon canapé sous mon plaid à manches et je regardais Arte… heu…Je reprends. J’étais chaudement engoncée dans mon plaid à manches et Arte me regardait dormir. Invention du diable que cette couverture polaire avec des rangements pour les bras car toute velléité de mouvement est réduite à néant. Au creux de ce sommeil borgne qui me faisant ressembler à un écran de vieille veille, j’entendais les phrases émises par la franco-allemande sans qu’elles provoquent aucune activité cérébrale réelle. Jack London… la neige… l’aventure… Jack… discipline de fer… écrire tous les jours… mille mots…

KEUWAH ??? Mille mots ! J’ouvris les yeux. 1000 mots, tous les jours ? Je pris mon carnet de notes et écrivis vingt mots. Cette suite remplit 3 lignes soit 150 lignes pour mille mots et, à 23 lignes par page, une moyenne de 6,5 pages par jour. Quand je remplis 4 pages pour un post tous les 36 du mois, c’est champagne. « Développez Gouinette ! ». C’est ce que n’ont cessé de dire mes professeurs et professoresses de français et de toute autre discipline impliquant d’écrire des dissertations. Pour éviter que d’autres enseignant·es ne me serinent cette antienne des années durant, j’ai décidé de ne pas continuer au-delà du baccalauréat. Encore que le « parle-moi » ou le « t’as rien à me dire ? » d’une relation amoureuse, finalement, c’est un peu la même chose. Mais je m’éloigne. Écrire mille mots quotidiens qui ne soient pas inutiles. Quelle ténacité ! Enfin Arte ne précise pas si cette file indienne de caractères et d’espaces était forcément utile. Ça se trouve, il y avait des recettes de cuisine ou des dessins rigolos comme dans mes comptes-rendus de réunion.

Tenir six pages et demi est peut-être question de concentration. Ou plutôt de méditation. Je vais m’appliquer à bien dessiner mes lettres en évacuant toute autre pensée qui ne soit pas la forme. La bille roule sur le papier, descend, boucle, part vers la droite. Elle décolle, retombe, boucle, s’élève, puis trace la verticale du « a ». La. Monter, boucler, descendre, remonter légèrement, boucler et partir vers la droite : b. Oui, j’écris en cursive. Je suis vieille. Combien de kilomètres ainsi parcourus sur l’espace défini d’un carnet ligné, format poche, couverture rigide, fermeture à élastique. Et si je tirais sur ce fil d’encre ? D’abord, il faudrait tout attacher pour que les lettres ne se lâchent pas. Délicatement, peut-être avec une pince à épiler, soulever le bout de la dernière lettre du dernier mot et tirer. Dérouler, défaire les boucles, descendre les « t », remonter les « p ». Une longue ligne encrée posée sur le papier depuis la page 1 jusqu’à la 192. Et au-dessus, comme des oiseaux perdus, les accents, les trémas, les apostrophes soudain inutiles, soudain libérés.

23 lignes par page que multiplie 2, soit 46 lignes de 8,5 cm de large. 391 cm d’encre par feuille. 96 feuilles, 375,36 m environ de ma vie couchée sur le papier.

Et seulement 502 mots. Enfin 506 ah non 508… Zut, 512. Oups ! Ça ne s’arrête jamais ? 520. En tous cas à mi-chemin de Jack London. Pour aujourd’hui. On verra demain.