"Quand vous mettez du sucre dans votre café, demandez-vous d'où ils viennent, par qui et comment ils ont été produits."

Dès que je prends un café, j'ai l'impression de me faire engueuler par Françoise Vergès, autrice de l'excellent "Le ventre des femmes". C'est une phrase qu'elle a dite lors d'un entretien sur une des radios bolchos que j'écoute (attention, ce n'est pas une citation au mot près). Elle venait y présenter son livre sur le thème, inconnu de moi (et à mon avis, de beaucoup et c'est bien dommage), des avortements forcés subis par les femmes réunionnaises dans les années 60. C'était de Gaulle, c'était Michel Debré. C'était la France, mesdames et messieurs ! En métropole, les femmes luttaient pour accéder à la contraception et à l'avortement. Mais la République avait plus besoin d'enfants blancs que de noirs, je suppose. La réflexion de Françoise Vergès s'étend au contexte colonial, raciste et post-esclavagiste de ce que nous n'appelions pas encore nos Outre-mers.

Au cas où j'aurais eu l'idée d'enterrer cette réflexion dans le cimetière de ma mauvais foi, Arte a produit et diffusé une série documentaire "Les routes de l'esclavage". Sucre, café, chocolat, ma vie, mon œuvre furent plantés, récoltés, expédiés grâce au travail des esclaves afin que les capitalistes puissent se faire un max de pognon et que je puisse me faire un "p'tit noir" au comptoir. Oui, c'est de l'humour amer. "Maaaais y'a plus d'esclavage !". Non, effectivement, enfin presque. L'abolition a été votée en France et dans ses colonies le 10 mai 1848. Toutefois, les structures économiques et sociales sont restées. Je n'ai pas connaissance d'une redistribution des terres, des sucreries et autres raffineries ou distilleries (parce qu'on fait du rhum avec la canne). Ni que ces dernières se fussent soudainement transformées en coopératives ouvrières, déhors les riches planteurs blancs esclavagistes !

Dans ma vie de métropolitaine blanche, j'étais passée au sucre de canne car le sucre blanc (de betterave ?), c'est mal. Et bio, dans un magasin bio parce que les marques très connues n'y ont pas droit de cité et que les Grands Groupes, c'est mal. Toutefois, tourneboulée par Françoise V et ma mauvaise conscience, je décidais de lire ma boîte de sucre en morceaux. D'où tu viens, ma petit canne ? On voit bien, grâce au dessin que c'est de la canne à sucre. Par contre pour la "suggestion de présentation" (à droite), j'ai autre chose à foutre du sucre. AAAAH ! Mais que lis-je ? Tu viens du Brésil ??? Si je me réfère au docu d'Arte, le pays est champion du monde du tir à vue sur les noirs. Sans compter… ou mieux, en ajoutant la situation politique actuelle, un peu bof-bof.

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En y regardant de plus près, ce sucre est importé du Brésil par Loiret & Häentjens, sise à Nantes depuis 1871, ville ayant fait sa fortune avec le commerce des esclaves. Je vais sur son site pour en savoir un peu plus.

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Cette entreprise appartient au groupe Tereos (actionnaire majoritaire), né en 2002 mais issu de Béghin-Say (marque très connue) dont les deux composants, Béghin et Say, sont nées au début du XIXème siècle. Say, sise à Nantes et créée en 1821, faisait du sucre de canne. Tu la sens l'économie de l'esclavage ? Et la mainmise de groupes sur la filière sucre (car c'est toujours rentable) ?? Je vous conseille la visite des sites des entreprises et des groupes car il y a une capacité à parler du sucre de canne, produit plus noble que le sucre de betterave, sans jamais évoquer (ou le moins possible) ses origines. Exemple chez Tereos… le joli dessin qui explique tout le processus de transformation de la canne en sucre… sauf… sa plantation et sa récolte. Chez Tereos, la canne pousse dans des camions.

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Encore mieux sur le site de Béghin-Say, ils mettent en avant les produits issus de la canne (c'est bien plus sexy qu'une betterave) mais quand tu cherches des infos sur la fabrication…

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BIIIIM ! Il ne reste plus que la betterave, "racine charnue […] Cultivée principalement dans le nord de la France". Ben voyons ! Quant à l'origine de la canne, mystère. N'ayant pas de produit de cette marque sous la main, j'ai cliqué sur "Nous contacter" et j'ai demandé.

En attendant la réponse, j'ai sorti mon sucre en poudre (blanc) de la marque Saint-Louis (1865) pour un peu de lecture. Et j'ai beaucoup appris sur l'emballage et sur le fait qu'aucun psychopathe n'avait songé à mettre des lardons ou du sel dans mon sucre et que donc, il était composé à 100 % de… glucides… tadaaaah ! Direction le site internet de la marque, où comme d'habitude, on apprend beaucoup sur la betterave, son lieu de naissance, le nom du cultivateur mais rien sur la canne. Alors j'ai aussi cliqué sur "Nous contacter" pour demander d'où qu'elle vient ta came, morbleu !

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En constatant le peu d'entrain des communicants à communiquer (dans les deux, il y a… commu) sur les origines de la canne, j'ai fortement douté de jamais obtenir une réponse. Femme de peu de fois ! Pardonnez-moi Françoise parce que j'ai péché mais toujours pas pécho !
Saint-Louis (qui rendait sous un chêne, oui, c'est dégueu) m'a répondu en premier : "on se fournit à la Réunion et à Maurice (non Marlène, pas "chez" Maurice, c'est pas le même) et on change si on veut !"

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Mon Béghin, ma Delphine m'a répondu sur un ton plus sautillant "de la Réunion, c'est trop bien le sucre !".

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J'en suis là de ma réflexion sucrière. Je choisis de la betterave hexagonale non bio ? De la canne bio qui vient de l'autre bout du monde pas en bateau à voile et dont j'ignore si les planteurs sont des descendants d'esclavagistes ou quelles sont les conditions de travail et de rémunération des ouvrier·es ? Remplacer par du miel ? Exploiter les abeilles, c'est mal. L'agave ? Les mêmes questions d'impact écologique et social se posent. C'est comme la fois où j'ai entendu une personne non allergique ou intolérante aux œufs dire qu'elle avait remplacé l'œuf de ses gâteaux par de la banane. Explique-moi comment faire venir une banane de nos Outre-mers ou d'ailleurs dans le monde, mais dans tous les cas, LOIN, c'est mieux qu'utiliser des œufs de poupoules gambadant dans la campagne d'un élevage bio ?

Quand je pense que je n'ai pas encore attaqué le café…