Il y a quelques années, je pensais et même j'ai écrit quelque part dans ce blog que Bertrand Cantat avait le droit de chanter et moi d'écouter le seul album de Noir Désir en ma possession "Des visages, des figures" sorti en 2001. L'album d'avant le féminicide de Marie Trintignant pendant l'été 2003 à Vilnius par… Bertrand Cantat. À cette période, j'étais en vacances au Canada. Je lisais avec effarement dans les journaux locaux que la canicule dépeuplait les maisons de retraite alors que je subissais l'été le plus pourri du coin depuis la naissance de Céline Dion. Puis la mort de l'actrice sous les coups de poings du chanteur. Enquête, procès, condamnation pour homicide involontaire à 8 ans d'incarcération. Prison. Remises de peine. Sortie au bout de 4 ans. Peine purgée.
Elle est étrange cette expression. Purger sa peine. Et la peine des victimes, comment ça se purge ? Payer sa dette ? Mais combien ça coûte une vie humaine ? Allez, les assureurs doivent avoir des barêmes pour ça.

Mais quelque chose clochait dans mon raisonnement. J'étais gênée aux entournures. L'album d'avant le crime ? Le Pétain d'avant Vichy. Aurais-je été pétainiste en 40 ? Oui, j'aime faire des points Godwin, ça m'excite. En 2003, internet existait et je l'utilisais. Mais cet outil du diable me laissait une vie encore une vie personnelle. Facebook naîtrait en 2004 et Twitter en 2006. Je m'informais encore grâce à des médias qu'on n'appelait pas encore "mainstream" : télé, radio, Canard enchaîné. Je ne sais plus quand, ce qui fuitait sans choper un neurone dans mon cerveau a fini par en trouver un disponible : Bertrand Cantat avait déjà été violent avec sa femme. Avant donc les coups de poings qui ont tué Marie Trintignant. En écrivant "Des visages, des figures" ?

Purger sa peine, payer sa dette. A quoi sait-on qu'un détenu qui sort de prison ne recommencera pas ? On ne sait pas. Aussi important qu'ait été le travail sur le délit ou le crime commis pendant la peine. Seule utilité à la prison. Sinon, on sort comme on est entré. Enfin, c'est la théorie qui est loooiiiiin d'être la réalité. Mais bon, un exemple quasi personnel pour illustrer ma réflexion. Dans mon enfance, j'ai connu quelqu'un qui, au cours d'une bagarre d'ivrognes est allé quérir un fusil de chasse pour se défendre et a tué un homme. La Bretagne, le Far West, l'alcool et un homme mort. Et son tueur en prison. Aucun passé de violences, aucun délit. Détenu modèle, remises de peine, sortie, réinsertion. Je ne l'ai jamais revu car il n'a pas le droit de revenir dans sa ville de naissance et de crime. Et je comprends que pour la famille de la victime, ses proches, il pourrait être choquant, bouleversant voire énervant de le croiser à la boulangerie du coin.

Peut-être que Bertrand Cantat est interdit de séjour en Lituanie. Mais ça ne règle pas le problème pour la famille de Marie Trintignant, ses enfants de le croiser non pas dans la rue mais… partout dans les médias. Il a le droit de se réinsérer comme n'importe quel ancien détenu, certes. Alors qu'a-t-il donc appris de son séjour en prison sur les conséquences irréparables de sa violence ? A-t-il fait ou prévu des concerts au profit des association de lutte contre les violences faites aux femmes qui manquent cruellement de financement ? A-t-il écrit des chansons pour d'autres sur ce sujet ? On sait qu'un homme condamné pour pédophilie se verra interdire (enfin je crois… j'espère) l'exercice des professions qui le mettrait en contact avec des enfants. Ça ne choquerait personne. Et ça lui laisserait toutes les autres professions. Prêtre ?

Et puis bon, c'est pas pour dire mais la réinsertion des anonymes est autrement plus compliquée que pour quelqu'un qui s'appelle Bertrand Cantat ou Bernard Tapie. Tapie ! Vous vous souvenez ? Quand il est sorti de prison, rien moins que Claude Lelouch l'avait réinséré dans un de ses films. Ça m'avait bien fait marrer cette remarque du réalisateur. Au fait ! Personne n'a retrouvé le scénario qu'il s'est fait voler, j'espère !…
En France, la prison est une honte nationale : surpopulation, conditions de détention dénoncées régulièrement par l'Europe, les ONG et même les députés quand il leur arrive de les visiter. Cette même prison pour les fous et les folles à 60 € la journée contre 600 en hôpital psychiatrique ("Justice", pièce de théâtre à voir). Quant à la réinsertion…

Mais revenons au SPRR Cantat (Sans Problème de Réinsertion Réel). Des personnes ont manifesté contre son concert à Grenoble. C'est leur droit. Elles l'ont insulté, lui ont craché dessus et jeté des objets (d'après la presse). Ce n'est pas acceptable. Mais qu'a-t-il répondu à cela ? Sur Facebook, il a répondu :

cantat

Issu de l'article du 13 mars de Ouest-France (je ne vais pas lire sa page Facebook)

Bertrand Cantat, étiez-vous sourd aux cris de Marie Trintignant alors que vous faisiez pleuvoir vos poings sur elle ? Étiez-vous aveuglé par votre haine ? Est-ce l'inextinguible révolte des femmes contre les violences sociétales, physiques et sexuelles que vous appelez "le merveilleux climat ambiant" ? C'était mieux avant, c'est sûr, quand les membres de Noir Désir taisaient vos violences sur votre ex-femme et que les Inrocks, déjà ? n'en disait rien.

Pauvre homme, sourd et aveugle. Savez-vous qu'à ce jour 21 femmes sont mortes, tuées par des hommes comme vous, depuis le début de l'année. Votre juge connaissait-il ce chiffre en écrivant une chronique vous défendant aussitôt mise en avant par les grands médias sur ton droit à la réinsertion ? Ou Joey Starr en une de Playboy : autre homme condamné pour des violences contre des femmes, Playboy qui utilise les corps nus des femmes pour vendre sa culture sexiste ? Une repérée jusque dans le journal espagnol El País qui titre "Playboy met en une un condamné pour violences de genre". Oui, dans d'autres cultures, lointaines, c'est choquant. Pas ici. Pas encore. Plus tout à fait.

Oui, pauvre Bertrand Cantat, j'ai jeté votre album il y a un moment et fin 2017 les DVD de Polanski, de Tarantino et je n'irai plus voir leurs films ni ceux de Lelouch (en vrai, pour lui, j'avais arrêté avant même l'affaire Tapie). Oui, monsieur Cantat, le climat ambiant est merveilleux. Des femmes se lèvent. Des femmes se battent. Des femmes crient, ragent et rendent les coups. Auriez-vous peur ? Saviez-vous qu'elles chantaient aussi ?
"Reconnaissons-nous, les femmes
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble, on nous opprime, les femmes
Ensemble, révoltons-nous !"

Tu trembles pauvre homme ?