Enfin non. Je suis rage. La colère, c’est ce qui vit en moi depuis mes 4, 5 ou 6 ou bien 7 ans. Ma mémoire est imprécise. Imprécise sur les dates. Floue sur le nombre de fois où un proche, adulte blanc hétéro, a mis sa langue dans mon sexe et ses mains sur mon corps. Cette colère vit aux côtés de ma tristesse, de ma peur et de ma dépression. A moins que cette dernière ne les contiennent toutes. Ma frustration aussi. De ne pas avoir pu dénoncer. De ne pas avoir su mieux m’en sortir. Et ma culpabilité. Oui, j’aurais dû commencer la liste par elle. Car c’est par elle que ça commence.

Pourquoi ? Qu’ai-je pu faire pour qu’il me fasse ça ? Pourquoi ? Comment se fait-il que je n’ai pas dit non ? Pourquoi ? Comment ai-je pu prendre ça pour un jeu ? Pas de violence, pas de contrainte. Ai-je consenti ? A 4 ou 5 ou 6 ans. A deux, trois, quatre reprises ?

Ma psy m’a demandé s’il avait détruit ma vie. Non, ai-je répondu. Il ne l’a pas détruite car je suis vivante. Je n’ai pas fait de tentative de suicide. Je ne me suis ni droguée ni prostituée. Je ne suis pas alcoolique. Je ne me suis pas scarifiée. J’ai été un peu anorexique mais pas trop. Je suis une survivante propre sur elle. Mais il a grandement compliquée ma vie. Oh, ça oui, bordel de dieu !

Il paraît qu’il existe de nous des existences parallèles innombrables, autant que d’options non choisies, de routes non prises, de chemins délaissés. Dans une de ces vies, dans une de mes vies, il ne s’est rien passé. J’ai grandi sans la culpabilité, sans la peur, sans la rage, sans le questionnement sur mon homosexualité, sans cette appréhension du corps de l’autre et de mon propre désir. Dans cette vie-là, je ressens le désir sans attendre que l’autre me désire. Et je n’ai pas besoin d’avoir une confiance absolue (impossible) dans ma partenaire pour me l’autoriser. Dans ma vie sans lui, tout est luxe, calme et volupté.

Que serais-je devenue sans lui ? Je ne le saurai jamais. A chaque fois que mon violeur a posé ses doigts, ses yeux sur mon corps, il m’a éloignée de cette vie simple et tranquille. Dans laquelle je n’aurais pas mis l’équivalent d’un appartement parisien dans les consultations de psys, d’ostéos, la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. Et même que je n’aurais pas autant participé à la déforestation en utilisant des tonnes de mouchoirs.

Cette vie-là, ce n’est pas ma vie là, aujourd’hui, maintenant. Avec cette rage ravivée, à chaque fois qu’un mâle, un dominant vient me donner des leçons de droit, d’humour, de vocabulaire, de comportement, de dignité, cette rage et son sinistre cortège. Celle que je porte en moi depuis si longtemps. Ces valises que je trimballe depuis mon plus jeune âge. Cet excédent de bagages qui ne me sert à rien. Mais qui pèse.

Fermez vos putains de gueules de dominants, messieurs et mes copains ! Arrêtez de chouiner que « mais pas moi », que « ouuh la délation c’est mal » ou que « mais les médias en profitent pour être méchants ». Je n’en ai rien à foutre. Parce que moi oui ! Moi aussi ! Moi et toutes les autres. Moi et toutes celles qui ont été massacrées ! Mecs, ne venez pas me dire que vous n’avez jamais soulevé la jupe d’une fille à l’école ou embrassé sans demander ou balancé une blague sexiste ou regardé ailleurs ou profité de votre position de dominant. Vous étiez bourrés ? Mais vous savez que l'alcool est une circonstance aggravante ? Vous ne saviez pas toute cette violence ? Mais vous savez que l'ignorance n'est pas une excuse ?

Quand j’ai deviné que ce que mon violeur me faisait n’était pas normal, pas bien, j’ai fait en sorte de ne plus me retrouver seule avec lui. A 6 ou 7 ans ou plus tard ou plus tôt, ma mémoire n’est pas claire. Elle se refuse. C’est tôt pour essayer de sauver sa peau. Et je me suis tue. J’ai rabattu le couvercle du silence sur moi. Ne rien dire. Surtout que rien ne sorte. Je ne serai plus que perfection. Je vais tout réparer. Je ne serai plus jamais mauvaise. Je ne me rappelle déjà plus trop si c’était la réalité ou si je l’ai cauchemardé. Mes souvenirs sont flous. Pourtant je suis encore capable de ressentir cette peur panique au creux de mon estomac. Et si quelqu’un découvrait ce qui s’est passé. Syndrome de stress post-traumatique. Je suis une guerrière qui a frôlé la mort.

Dans une autre version de ma vie dans laquelle je n’aurais pas échappé à ce porc, je le revois, adulte. Je lui fais face. Et je lui défonce sa gueule. Ou pas. Et c’est après seulement, qu’il se suicide. Dans ma vie à moi, celle-ci où vous êtes aussi, messieurs, mes amis, ce salopard ne m’a même pas laissé cette chance. Alors, même s’il n’y avait aucune prescription pour les crimes sexuels (ce sont pourtant des crimes contre l’humanité, contre notre humanité), je ne pourrais pas obtenir justice. Il s’est fait sauté le caisson il y a des années, cet enfoiré.

Enfin, messieurs, mes amis, pour votre information : qui m’a traité de sale gouine dans la rue ? Des hommes. Qui m’a touché les seins dans le métro en plein jour ? Un homme. Qui m’a reproché « l’agressivité » des féministes sans jamais se demander si ce n’était pas se foutre un tout petit peu de la gueule du monde en comparaison des violences physiques, sociales et psychologiques que les femmes subissent ? Des hommes. Le décompte mortifère des femmes tuées en 2017 par leur compagnon ou ex-compagnon est de 130. Il n’est pas officiel car il ne s’agit que des cas relevés par de méchantes féministes dans les journaux. Pas de chiffres pour les autres cas, ceux auxquels la police ou la justice n’ont pas souhaité faire de publicité.

Qui viole ? Qui tue ? Qui frappe ? Qui harcèle ?

Qui légifère ? Qui fait la police ? Qui rend la justice ? Qui dirige les médias ?

Des hommes.

Oui messieurs, oui mes copains, si c’est pour dire des conneries ou nier la réalité de votre domination, je préfère encore que vous la fermiez. Taisez-vous. Écoutez. Lisez. Éduquez-vous.