Longue pause d'écriture après la vague #BalanceTonPorc #MoiAussi. Ou, toi aussi, balance ton porc, comme vous voulez. Si je n'ai pas écrit ici, j'ai débattu ailleurs, expliqué, râlé, gueulé. J'ai été triste des réactions d'amis et en colère aussi. J'ai ouvert les yeux sur mes propres comportements. J'ai arrêté de rire aux blagues pourries (ça, ça fait longtemps) mais j'ai continué en disant "c'est sexiste ça, tu sais ?" et en finissant par "connard". À l'évidence, ce n'est pas forcément la partie la plus diplomate ni la mieux élevée de mon extraordinaire personnalité qui s'est exprimée dans ma vraie vie de récemment. Mais avant de reprendre le fil de ce blog, il fallait que la tension colère rage retombe. Bah oui, la raaaaage (toujours bien aimé Téléphone). J'écrirai plus tard sur toutes ces semaines. Un beau jour ou peut-être une nuit.

Durant cette période unique (je parle du haut de la longue expérience de mon existence : c'est la première fois que je vois ça), j'ai aussi ouvert les yeux plus grands sur moi-même. Cela a entraîné un léger strabisme mais j'ai pu voir que, derrière cette rebellitude très ancienne, j'avais été tout aussi formatée que d'autres femmes, habituée à m'adapter aux porcs, aux boulets, aux lourdingues. Ma seule chance aura été mon homosexualité car elle m'aura éjectée du trajet habituel d'une femme blanche de ce pays. Tu vois mieux le paysage depuis la nationale (c'est une métaphore, hein. Parce que certaines nationales sont très pourries). D'ailleurs, ces quelques semaines m'ont rappelée la période qui suit la sortie du placard. Tout le monde doit savoir et chacun doit se positionner vis à vis de toi. Tu n'as plus peur de rien. Tu es prête à te battre car tu as le taux d'adrénaline le plus élevé au monde. Tu sautilles poings serrés dans ton coin du ring de ta vie, t'as vu. Ouais !

Heureusement, j'ai aussi vécu de sympathiques épisodes comme celui que je vais vous conter. Tout le monde est assis ? Je me lance.

Ayant commencé l'apprentissage du catalan en septembre, je me trouvai bien dépourvue lorsque l'examen de fin de trimestre fut venu. J'étais parfaitement non préparée. Et la veille de l'interro fatidique, j'avais rêvé que je ne trouvais pas ma salle de cours dans une immense université. Aucun·e de mes coreligionnaires n'étant foutu·e de me donner le numéro de la salle. Ah. Ah. Ah. Pour apporter une jolie petite cerise sur ce gâteau d'angoisse, je préparai la courte présentation orale le matin même, bim ! Le thème étant libre, je ne savais de quoi parler et ce n'est que dos au mur du temps que je me suis dit : "bah t'es conne ! Parle d'un truc qui t'intéresse pas mal en ce moment, vu que tout ce que tu lis, regarde et écoute ne traite que de cela !".
Je décidai de faire une étude comparée ("5 mn !") sur les violences faites aux femmes en France et en Espagne. Pays proches culturellement (latins) et géographiquement (loutre des Pyrénées oblige) et que je parle les deux langues tout en étudiant une troisième ce qui me facilite le travail de récolte des données chiffrées ainsi que leur analyse ("5 mn ! t'es en niveau A1" continua de me brailler mon esprit cartésien… à moins que ce ne soit celui qui joue aux cartes…).

Je concocte quelques diapositives et intègre des images rigolotes (car le thème s'y prête) qui me serviront à détourner l'attention de mes erreurs de grammaire et de syntaxe. Ou en tous cas, essayer car les profs ont eux-mêmes utilisé ces stratégies dans leur récent passé estudiantin. Pas de panique, je ne vais pas vous piéger avec une séance diapos comme celle que vous avez vécu chez tonton Roger en octobre, à son retour de Vendée. Juste une, la dernière, qui permet de résumer ma pensée sur ce thème.

minions

Ah non ! Flûte ! C'est pas celle-là !

meurtres

Le nombre de femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint en France et en Espagne.
(cap número signifie aucun chiffre)

Côté espagnol, la récolte des chiffres officiels commence en 2003 et ils sont disponibles en quelques clics sur le site de la Delegación del Gobierno para la Violencia de Género. Leur mise à jour est faite à chaque nouveau crime. Le président du gouvernement, M. Zapatero, a lancé une vraie politique (avec des moyens) de lutte contre les violences de genre (comme quoi ce mot ne fait pas peur dans ce pays si catholique) en 2004. Au jour de ma présentation, 46 femmes avaient été tuées chez nos voisin·es.
En France, on commence à compter en 2006. Le nombre de 122 pour 2017 (123 depuis aujourd'hui) est le fruit du travail d'un réseau de militantes féministes qui recherchent dans la presse quotidienne les articles sur ces faits divers. Aucun chiffrage officiel n'est disponible au jour le jour. Le rapport pour 2016 a été publié en septembre dernier, soit 9 mois de réflexion pour compter les cadavres. Beau bébé !
122 à 46, ça ferait une belle branlée au basket mais dans le cas qui nous occupe, c'est plutôt nous qui devrions être honteux et prendre exemple. Le nombre de crimes a baissé de 35 % en Espagne contre 24 % en France. Pour information, la France compte 1,5 fois plus d'habitants et 2,4 fois plus de victimes.
Ma conclusion : la France est bien plus sexiste et violente envers les femmes que l'Espagne.

A l'issue de cette présentation (cahotique grâce à un superbe catagnol), mes consœurs étudiantes (oui, les études de langues ou littéraires sont majoritairement féminines. Un biais sociétal ? Meuh non ! Pensez-vous) devaient me poser trois questions. Ca a viré au débat ou plus exactement ça a ouvert une longue discussion. Trois jeunes femmes espagnoles partagent mon cours, quatre en incluant la prof. Elles ont toutes exprimé la désagréable surprise que fut, à leur arrivée à Paris, la découverte du manque de respect, des gestes ou des paroles déplacées voire des insultes des hommes vis-à-vis d'elles. "Jamais je n'ai subi ça à Madrid". Puis l'une ajoute "et pourtant en Espagne, tout le monde dit que les Françaises sont libres ! Plus libres que chez nous !". J'ai acquiescé. J'ai souvent entendu ma mère dire la même chose. Mais c'est parce qu'à l'époque, l'Espagne était une dictature. Et les Français·es pensent encore que l'Espagne est un pays machiste parce que… j'en sais rien… nous sommes plus riches ? Ou moins corrompus ? Mais quand notre Président jupitérien, pour la présentation de la grande cause nationale qu'est devenue la lutte contre les violences faites aux femmes (sans 1 € de plus dans le budget) parle de délation pour #BalanceTonPorc alors qu'il s'agit de dénonciations de crimes et de délits, alors oui, nous vivons dans un pays sexiste. Et M. Macron se dit, se croit féministe. Il ne comprend même pas où est le problème. C'est dire le niveau. On n'est pas sorties des ronces.

J'espère que les étudiantes françaises ont entendu leurs consœurs venues d'ailleurs. Que, si ce n'est pas déjà fait, leurs yeux s'ouvriront encore plus grand et que l'adrénaline coulera à flots dans leurs veines. Le report scandaleux du procès pour viol de Georges Tron vient à point nommé apporter une énième preuve (car il en faut toujours et encore) du sexisme et de la culture du viol qui règnent aussi dans l'institution judiciaire.

Il va falloir que je l'écrive ce post. Moi aussi.