Clash en "pas direct", sortie du studio coupée au montage et vague de protestations sur les réseaux sociaux. Notamment à l'encontre de Christine Angot dont le comportement aurait été lamentable. J'utilise le conditionnel car je ne regarde pas ONPC. Pourquoi ? Zemmour y a été chroniqueur pendant des années et Philippe Poutou, ouvrier de son état, y a été moqué pendant la campagne présidentielle. Racisme, sexisme et mépris de classe, 3 raisons de ne pas gâcher mes soirées.

Je n'ai pas regardé non plus l'extrait pas coupé au montage d'Angot (victime d'inceste, violée à de multiples reprises par son père) s'en prenant à Sandrine Rousseau (victime d'agressions sexuelles par Denis Baupin). Je ne l'ai pas regardé parce qu'évidemment, tout ça, comme d'habitude, c'est fait pour faire le buzz comme on dit maintenant, pour faire parler, pour attirer le chaland et vendre du temps de cerveau disponible (comme il n'y a plus de pub, on se demande par quoi ou qui il est récupéré). Et puis, j'avais déjà passé l'après-midi à m'en prendre plein la tête, je voulais être au calme.

Si je ne regarde pas ONPC, il m'arrive d'aller me cultiver à des Caféministes, organisés par l'association féministe "Les Effronté·es" sur des thèmes féministes (oui, ça fait trois fois le mot féministe, c'est beaucoup, mais je m'en fous). Samedi, comme de par hasard qu'il fait bien les choses, le thème était : les féminicides et plus généralement, les violences notamment sexuelles faites aux femmes. L'invitée était Muriel Salmona, psychiatre spécialiste de psycho-traumatologie et fondatrice de l'association "Mémoire traumatique et victimologie".

J'y ai appris le mécanisme biologique de défense qui se met en place lors d'une agression (coups, viol, agression sexuelle). Tu le crois, tu le crois pas, c'est le même dont souffrent les soldats ayant combattu : le syndrome de stress post-traumatique. Les violences, c'est la guerre.
Lors d'une agression, le taux d'adrénaline et de cortisol explose pour mettre en place une réponse : affrontement ou fuite. Mais ces 2 hormones en trop forte quantité dans l'organisme peuvent entraîner la mort. A un certain moment, pour éviter de mourir, le cerveau fait disjoncter. Plus de sensations, plus de douleurs physiques, plus de sentiments. On ne ressent plus rien et pire que tout, les autres voient qu'on ne ressent plus rien. Alors qu'à l'intérieur, la personne est ravagée. Le processus de traitement de la mémoire est également perturbé. L'agression n'est pas traitée. Elle reste dans une partie du cerveau qui, sans prise en charge médicale, va la laisser intacte mais brouillée (dans sa chronologie, les sentiments ressentis par la victime et exprimés par l'agresseur). Et de temps à autre, cette mémoire traumatique va se réveiller et la victime va revivre l'agression seconde après seconde. Elle est pas belle la vie ?

Pour éviter ça, soit tu ne bouges plus, tu ne vis plus, soit tu trouves des béquilles : médicaments, alcool, drogues, comportements dangereux. Dans les deux cas, sans prise en charge médicale et sociale, ta vie est foutue. Merci d'être passé·es.
Rappel des chiffres : 83 000 femmes violées par an en France. 10 % portent plainte. 1% obtiennent réparation. Les autres cas sont "classés sans suite" (70%) ou "déqualifiés" en agressions sexuelles. On applaudit bien fort notre système policier et judiciaire.

Je ne regarde pas ONPC, mais j'ai regardé le téléfilm "Le viol" sur France 3 qui racontait le viol en réunion d'un couple de lesbiennes dans le sud de la France dans les années 70. Le débat qui a suivi est toujours en ligne. On découvrait le terrible parcours qu'avaient dû suivre les deux victimes : confrontation inopinée avec les violeurs le lendemain de l'agression au commissariat, comportement odieux des médecins et même comportement à gerber de la juge dont les questions les faisaient passer pour responsables de ce qui leur était arrivé. Si j'en crois le témoignage de Muriel Salmona, 40 ans après, ça n'a pas vraiment changé. Le système écrase toujours les victimes. Par exemple, un magistrat va demander une expertise psychiatrique de la victime et non pas si la victime a des troubles psycho-traumatiques. Car si elle est dingue, son cas est classé alors que si ses troubles ont pour origine l'agression, c'est une preuve ! C'est une question d'angle. Autre exemple, les confrontations victimes-agresseurs se font toujours alors que ça peut rallumer la mémoire traumatique. On va jusqu'à demander qu'un père ayant tué la mère puisse voir son ou ses enfants pour pouvoir aller mieux. Ah, ah !

Le parcours d'une victime de violences sexuelles est à proprement parler un parcours du combattant.
Survivre à l'agression, survivre au traumatisme et en guérir, survivre à nos institutions.

Survivre à tous ces gens qui vous demanderont pourquoi vous étiez dehors si tard, mesureront la longueur de votre jupe (actuellement dans quelques lycées ou collèges de ce pays, cf le Causette du mois) ou vous demanderont d'être plus précise dans la description de votre agression. Comme l'a fait Yann Moix dans ONPC. Lui n'a pas quitté le plateau. Lui n'a pas été hué. Et si la chaîne et la production sont mises en cause dans cet épisode navrant et pourtant si parlant (pourquoi couper la sortie de la chroniqueuse et garder les larmes de l'invitée ?), c'est la photo d'Angot (quelqu'odieux qu'ait pu être son comportement) qui l'illustre en majorité sur les réseaux sociaux. Ni Ruquier, ni Moix, ni Baupin, ni Barma, ni Delphine Ernotte. Juste les victimes. Alors, comment on fait ? On continue à se débrouiller ?

Liens
Le caféministe de Muriel Salmona (màj le 10.10.17)
Mémoire traumatique et victimologie
Les caféministes en vidéo
Parler (Sandrine Rousseau)