Je déjeunais tranquillement à la cantine du travail, seule et silencieuse. Je ne saurais tarder à soliloquer, un filet de bave au coin des lèvres mais il vous faudra patienter. Dans le brouhaha léger d’un restaurant de fonctionnaires murmurants, je perçus tout à coup une augmentation du volume de conversation à la table derrière moi. Je n’entendis qu'une tirade lancée sur le ton du défi : « Et la phrase de Rocard ?! ». La réponse fut couverte par le bruit de chaises repoussées que fit la tablée en se levant.

Oh ! Mais attendez ! Ne partez pas ! Quelle phrase donc ? « Passe-moi le sel, Germaine ». « François, vous n’auriez pas vu passer mon honneur ? ». « Embrasser et sucer, c’est pas tromper » ou encore « Mais foutez-moi la paix bordel ! Je suis mort ! Lâchez-moi la grappe, merde ! ». Dans toute sa vie, c’est qu’il en aura dit des… trucs ! Il a bossé jusqu’à la fin pépère ! Son dernier job, il l’a commencé en 2009 à l’âge de 79 ans. Quand j’y pense, avec un socialiste pour qui le mot retraite est une insulte, il est certain que celle de la France d’en-bas et de sur les côtés n’avait pas beaucoup d’avenir. Ambassadeur aux pingouins d’épaule des pôles qu’il a été. Jusqu’à sa mort. La banquise était triste. D’ailleurs elle a fondu… en larmes (poussez pas ! Je suis déjà dehors). Alors, forcément, LA phrase de Michel Rocard, ça fait une sacrée botte de foin à retourner pour retrouver cette saleté d’aiguille.  

Comment ? Evidemment que je sais de quelle phrase de Rocard il s’agit. D’ailleurs il paraît qu’il ne l’a pas dite. Ou pas comme ça. Ou on n’a pas compris. Ou il manquait des mots, le contexte. Enfin, elle ne serait pas de lui. C’est user d’un raccourci un peu simple voire simpliste que de résumer la vie d’un politique à une phrase de cul et une grosse connerie… oh wait !? Quoiqu’il en fut, je suis allée voir sur le moteur de recherche universel qu’un jour il retrouvera mes clés (Orwell, bisous) qu’est-ce donc qu’il a dit le Rocard ?

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En faisant le test sur Bing, Yahoo et Qwant, j’observe qu’une deuxième phrase revient en plus de « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Parce que oui, il s’agit bien de celle-ci. La deuxième est : « La politique est dégueulasse, parce que les hommes qui la font la rendent dégueulasse ». Il était bien placé pour le savoir. Mais sinon, de ses 85 années d’existence et presque autant de vie politique, cet énarque restera donc connu pour : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (1989). Libération en raconte la légende dans l’article « ‘Misère du monde’, ce qu’a vraiment dit M. Rocard ». Et il l’a bien dite. Toute sèche. La partie sur le fait que la France doit en prendre sa part arrivera en 1993. Ca, c’est fait !

Revenons donc à ma cantine et à ce cri primal « Et la phrase de Rocard ? ». Mon hypothèse, que vous pouvez tout à fait contester (mais vu que c'est mon blog, ma cantine, mes collègues, je dis ce que je veux), c’est que la seule phrase de lui qui soit restée concernait la politique d’immigration française « C’est plein, on ferme ! » du second septennat de Dieu. Je doute en effet que mes collègues parlent de fellation en hurlant dans la cantine. Vous savez ce qui se passe ? On commence à parler de la matinée de boulot avec ce sous-chef qui est nul. Du lundi au mardi, on enchaîne sur le week-end passé. Du jeudi au vendredi, on évoque les yeux brillants la fin de semaine à venir. Mais le mercredi, avec les gosses à la maison parce que la nounou est partie en vacances chez elle dans son pays, là-bas, le sujet de conversation détendu tourne à la discussion sur l’actualité. Et pas côté Vendée Globe ou Goncourt ou chatons cro-meugnons vus sur TouYoube. Alors, le côté feutré et retenu de mon administration disparaît. On s’affiche. On gueule. On se décomplexe à qui mieux mieux. Afin d’éviter d’avoir à argumenter, démontrer, prouver, on sort la citation d’un philo… cherch… scien… un politique que tout le monde a vachement confiance en lui, surtout depuis qu’il est mort. Parce qu’avant, c’était « tous pourris et compagnie ». C’est bien pratique la mort. Des fois.

 

 


Attention, un jeu de mots d’une finesse rare est caché dans ce texte. Je préfère le dire, c’est pas si souvent.