A ma maison de mon travail, il y a deux ascenseurs. Si lents et anciens qu'ils me poussent à définir des stratégies quand je dois aller au dernier étage. D'abord vérifier lequel des deux est le plus proche de ground zero, s'il est immobile ou en mouvement et seulement après analyse de la situation je fais le choix entre l'un et l'autre. Ou, si tu te fous de l'environnement et du gaspillage énergétique, appeler les deux et commencer à lire un chapitre d'A la recherche du temps perdu. Ce matin-là, je vérifiai machinalement le positionnement des deux élévateurs à bestiauds. A gauche, au sommet et à droite... Oh bon sang ! Il était au rez-de-chaussée et sa porte se refermait. Grâce à des capacités physiques hors du commun et une maîtrise du dérapage contrôlé sur sol classé et néanmoins glissant, je parvins en 4 foulées devant ledit ascenseur et appuyai d'un coup sec sur le bouton. Mes yeux s'accrochèrent aux leds qui composaient le chiffre 0, m'attendant à voir la flèche vers le haut se former quand, ô miracle, après une seconde de doute, la porte se rouvrit.

Je tombai alors nez à nez avec une dame tenant en son bec un fromage dans ses bras un carton d’archives et arborant sur le visage un air quelque peu affolé. Je la saluai et me penchant vers le tableau de commandes pour choisir mon étage, je constatai qu’aucun n’avait été sélectionné. Je n'eus pas le temps de donner un sens à cette situation (c'est ta maison, madame ? Tu vis là ?) que la femme s'adressa à moi sans être très claire dans son discours et en s’avançant vers la sortie (choisis ton camp, camarade !). Je me décalai afin de la laisser descendre. Elle s’arrêta sur le palier, bloquant la porte et me demanda si je travaillais dans ce bâtiment (bah nan ! je suis factrice mais ça me faisait chier d’y aller ce matin alors j'ai pris un autre immeuble au hasard et me voilà). N'attendant pas ma réponse et portant son regard au niveau de mon torse puissant et fin à la fois, elle dit : « ah oui, vous avez un badge ».

Puis : « Est-ce que je peux vous demander un service ? (je n'eus pas le temps d'exprimer mon ennui ou mon envie de m'éloigner d'elle). Je suis venue en voiture et il faut que j’aille aux toilettes. Vous pouvez me garder mon carton ? ». Puis elle se délesta de son fardeau et se précipita vers les toilettes hommes voisines. D'autres personnels souhaitant monter, je leur cédai ma place et attendis en pensant « sinon tu pouvais aussi le poser à tes pieds dans les toilettes. C'est pas les chiottes d'une aire de repos autoroutière non plus ». Je restai plantée dans le couloir tenant en mon bec dans mes bras des dossiers sans doute brûlants sur la facturation des stylos bille noirs. Quelques minutes plus tard, elle revins ; je lui rendis son bien et rappelai l'ascenseur parti gambader dans les étages. Pendant l'attente, elle m'interrogea :

« Je monte au dernier étage. Vous connaissez Mme X ?
- Heu, non, désolée.
- Et Mme Y ?
- Non plus. Mais je ne suis pas du service, vous savez. »

A mon grand désespoir, je venais d'apprendre qu'elle me suivrait jusqu'au bout et qu'elle me prenait pour un annuaire vivant. Je souris. La cabine s'ouvrit. Nous montâmes (j'aime les choses simples, comme Herta et le passé du même type).

Nous arrivâmes au bout de notre périple commun et bien que pressée de la quitter (c'était le matin, je sentais que j'allais dépasser mes doses limites de boulitude pour la journée), je lui proposai de demander à la collègue et néanmoins collègue que je venais voir de chercher pour elle, les numéros des bureaux de ses drôles de dames dans l'annuaire interne. Elle accepta (tu m'étonnes ! Où t’as vu jouer ça de venir quelque part sans le numéro du bureau où tu as rendez-vous ?!). Je me dis que cela ferait quelques points bonus à mon karma parfois malmené. Aider sa prochaine et éviter de se réincarner en... ongle incarné, le double effet KissCool.

« Quels noms déjà ? Madaaame ?...», l'interrogeai-je.
Et elle répondit : « Monsieur Z ! »...