En vieillissant ou en se faisant plus sage (pour ne pas m'être trop désagréable et me mentir effrontément, 2ème effet kisscool), les yeux vous jouent des tours. La vue de loin devient étonnamment précise alors que le proche est plus difficile à percevoir. Je vois dorénavant le grain de la pierre des immeubles. Je lis (à mon grand regret) le menu suspendu de la cantine (avant de filer direct aux grillades, c'est donc parfaitement inutile, mais bon !). 
C'est une étrange métaphore physiologique de la vie. Car avec l'âge vient la presbytie et donc la possibilité de mieux voir de loin. Le recul, l'expérience. Ce truc qui, y'a pas à chier, te sert plus que toutes tes années d'école, tous les tutoriels vidéos de YouTube et tous les livres du rayon "Bien-être et développement personnel" de ta librairie préférée. Non pas que tous les vieux soient sages (cf. l'œuvre de Brassens "quand on est con, on est con", j'ai des noms !). Non pas que l'expérience justifie tout ou soit la solution à tout. Mais pas plus que la jeunesse ou les "j'étais pas né-e". A bien y réfléchir, nous n'avons que peu de circonstances atténuantes dans la vie.

Bref, tout ça pour dire qu'en dehors de l'acquisition de verres progressifs (à prix d'or ! Faut vendre un rein pour y voir) l'actualité nationale et migrante m'a soudain propulsée dans mon passé familial. Je ne sais plus si je vous l'ai déjà dit mais je n'ai pas une goutte de sang français dans les veines. Si tant est que le sang ait quelque chose à y voir. Rien, que dalle, nada, comme on dit là d'où je viens (mon ADN). Un pays en guerre civile (la Syrie, l'Afghanistan, etc.). Une population coincée entre un dictateur sanguinaire et des fous de dieu tout aussi frappadingues. Ils fuient pour sauver leur peau.
En février 1939, mon grand-père, combattant républicain espagnol, passe les Pyrénées et se retrouve au camp d'Argelès à bouffer du sable. Avec lui 500 000 Espagnols. Ils fuient un dictateur sanguinaire soutenu par une église extrêmement catholique. Pas 24 000 réfugiés. 500 000 ! Jusqu'au début de la guerre (mondiale celle-là), ils seront répartis sur le territoire, les familles parfois séparées, accueillis avec bonne volonté ou considérés comme des métèques, des rouges, des "kikivapayer". Des femmes, des enfants, des hommes. Quand la Pologne est envahie, des Belges, des Polonais, des Français du ch'Nord seront accueillis là d'où je viens (ma terre). L'administration pousse les Espagnols à retourner chez eux. Parmi les Français de souche, il y a ceux qui accueillent, refusent de renvoyer des humains à une mort certaine outre-Pyrénées et les autres qui hurlent avec les loups.
Comme on peut le lire sur le site du musée de l'immigration : "Rongée par la crise économique, en proie aux sentiments xénophobes, repliée sur elle-même, la société française offre aux réfugiés un accueil plus que mitigé." 

L'histoire ne se répète jamais. Mais nous avons une fâcheuse manie à la bégayer.