Oui, au travail, parfois, on pause les claviers (mais qui donc les avait soulevés ?). On raccroche les téléphones. On réveille son voisin et on va fêter… heu… ah, merde, restons laïcs… fêter la qualité de nos artisans-pâtissiers et artisans-fèvologues. En gros, on va becqueter une galette des rois.

Vers 17 heures, poussés par la faim et la soif, le troupeau travailleur migre vers la cafétéria. C'est l'heure où les lions vont boire. Après une journée de merde. Non, je peux pas dire autre chose, ce fut une journée de merde, point. Ca arrive. Je ne peux pas me plaindre. Je n'en ai pas tant que ça. Enfin à ce niveau. Mais là, vraiment, sérieusement. Merde.
Avec mes acolytes, nous nous mêlons aux autres espèces de notre direction, déjà sur place. Quelques hyènes vont de groupes en groupes. Je sens ma peau se hérisser dans mon dos. J'ai horreur de ces regroupements obligés durant lesquels nous devons supporter les vœux de bonne année d'une hiérarchie qui va en passer une bonne partie à nous la pourrir. A ma gauche, sur la table où trônent déjà les galettes, sont installés un ordinateur, une sono, un DJ de merde connard collègue. Qu'est-ce qu'il fout là ce crétin ? C'est quoi ce matos ?

Les groupes se forment. On se renifle ; on se reconnaît. Je reste près de l'entrée, prête à bondir. Puis la hyène en chef (le directeur) demande le silence et entame son discours. Douce mélopée pleine de démagogie, de "vous êtes formidables", "je sais le travail que vous faites", "vous êtes beaux, toussa". Surtout n'oublier personne, aucun service. Il continue "Le moment est difficile (nous sommes une semaine après les attentats de Charlie Hebdo). Je ne ferai pas de long discours (merci) mais j'aimerais vous dire que la porte de mon bureau vous est toujours ouverte (moui, moui). Même si vous rencontrez des problèmes dans votre vie privée, vous pouvez m'en parler en toute amitié."
Je suis un peu stressée, fatiguée (cf ma journée de merde). Je me dis : "ok, donc, là, un Québécois moustachu va surgir de sous la table en braillant 'C'est pour Surprise sur prise !!'…" Mais en fait, non. Rien. L'autre possibilité est qu'une faille spatio-temporelle se soit ouverte et que notre dimension soit tombée dedans, emportant avec elle ce qui faisait le cadre de nos vies, nos repères (si tu entres dans le bureau du directeur c'est pour te faire engueuler), notre équilibre. Et je m'imagine déjà entrer dans le burlingue de Bébert les talonnettes : "Dis voir, gros ! Je chope pas vraiment depuis un moment. T'aurais pas 2 ou 3 gouinasses de tes amies, pas mal à regarder et avec une bonne situation pour moi ?"

La réalité revient au galop, ma rage sous le bras. Bien sûr connard, que je vais venir te raconter mes peines de cœur ou mes histoires de famille ! On est potes toi et moi… oh… ou pas. J'en suis là de ma colère (vas-y, prends nous pour des truffes) lorsqu'il clôt son intervention par un "et maintenant, accueillons une ancienne stagiaire de 3ème qui va nous chanter 2 chansons". Oh merde… Comme dira plus tard une collègue d'une autre direction : "Oh c'est cool chez vous ! Vous avez droit à des saltimbanques !" Sérieux, j'ai flippé. La vie, chienne de vie, m'avait pourtant vacciné contre presque tout sauf les horreurs de la guerre. Mais ça ? Après les attentats… J'avoue ; j'ai été prise de court. Fauchée en pleine réflexion. Les seuls mots qui me viennent à l'esprit à ce moment sont : pourquoi ? Qu'est-ce qu'on a bien pu faire à je ne sais quelle déité mal embouchée pour mériter ça ? Je lisais même pas Charlie !!! Et c'est qui cette stagiaire ? Et c'est quoi le programme ? Une Marseillaise endiablée ? Le Chant des partisans ? Bella Ciao ?

"Bonjour, je vais vous chanter une chanson de Daniel Balavoine"… Le silence se fait. La musique démarre. J'ai une crise d'angoisse.
"Pourquoi je vis, pourquoi je meuuuuurs…"
Je sais pas. MAIS POURQUOI TU CHANTES ÇA ?!? Quand elle arrive à la partie techniquement compliquée de la chanson qui part de très bas pour arriver très haut dans les aigus, je perds un tympan et je saigne du nez. A la fin de la chanson, je suis au bord de la crise d'épilepsie. J'ai chaud. La fièvre ? Je vais poser mon paletot dans un coin. Des regards se croisent. Quelques mots d'encouragement sont murmurés. On réprime des rires nerveux. Courage, plus qu'une chanson. La stagiaire enchaîne : "la variété n'est pas vraiment mon registre. Je préfère le chant lyrique." Ah oui ? Ben, moi… JE PRÉFÈRE MANGER À LA CANTINEEEEEE ! AVEC MES COPAINS ET MES COPINEEES !
"Je vais vous chanter un extrait de la Flûte enchantée". Et personnellement, je vais mourir. Je n'ai pas dit adieu à mes proches. Pas dit à quel point je les aime. Pas fait ma lessive de blanc, tant pis, je la ferai ce week-end. Ah et puis il faut que j'achète du dentifrice et que j'aille au cinéma. Tiens ? C'est en allemand la Clûte Enfantée ? Soudain, des applaudissements, le soulagement envahit mon âme. "J'ai un morceau surprise !" AAAAH MAIS FAITES-LA TAIRE ! "Près des remparts de Séville, chez mon ami Lilas Pastia, j'irai danser la séguedille…" Carmen… La Callas fait l'hélicoptère dans sa tombe. On brûle des usines de cigares à Cuba. Je tresse une corde pour me pendre dans la moquette.

Après on a mangé. Le directeur a eu la fève. Tout va pour le mieux, dans le meilleur des mondes.