… disait-il à chaque étage depuis qu'il avait commencé sa chute du haut de l'immeuble.

Avoir la joie, l'honneur et l'avantage de posséder un père avec option Alzheimer ouvre l'esprit à des horizons connus des seuls sauteurs à skis. Oui ! L'annonce de la maladie, c'est comme si on te poussait du haut du tremplin avant que tu n'aies eu le temps de dire : «mais j'ai jamais fait çaaaaaa !!!!!!». Alors, tu glisses, d'abord doucement puis tu prends de la vitesse. Tu as peur mais, toujours debout, tu prends de l'assurance car tu n'as aucune idée de ce qu'il y a plus loin.

Quand ton père ne te reconnaît plus, c'est l'instant du décollage, nœud coulant à l'estomac. Et après les premiers instants de panique pure, tu planes et même, tu as l'impression de maîtriser. Mais planer, ce n'est rien d'autre que tomber avec grâce. Au fil des désertions de neurones, tu vois le sol se rapprocher… et il n'y a pas de neige pour amortir.

Quand ton père est plus souvent Hyde que Jekyll, qu'il parle aux miroirs, qu'il ignore l'usage de la fourchette et se jette sur la nourriture comme un chien sur sa pâtée, qu'il parle mal à sa femme, ta mère, et que tu sens monter la colère puis la haine, tu sais que tu viens de t'écraser dans les graviers et que le pire est toujours à venir.

Je suppose qu'après le gravier, il y aura des bouts de verres, des braises, des clous rouillés.
«Pour l'instant, ça va… j'espère juste ne pas me perdre en route.»